vendredi 30 octobre 2015

Forteresse de Dailly



Vue plongeante sur le "massif" de Dailly (Agrandir)
Dans tous les domaines, il est toujours intéressant de pouvoir visiter le Saint des Saints. En Suisse, dans le domaine de la fortification, ce Saint des Saints pourrait se symboliser par la forteresse de Dailly. Peut-être parce que pour nous, les romands, elle véhicule une image , une pièce maitresse de la fortification (rentrée dans notre culture par les divers échos émis par nos parents et grands-parents durant leurs services dans ces lieux), un étendard, et que pour nous tous, de manière générale et du point de vue «ouvrage d’art» c’est simplement le plus gros ouvrage fortifié sous roc de suisse (sans même la connecter au fort de Savatan situé tout proche).

Alors quand en 2014 cet ouvrage s’ouvre partiellement au public, il était difficile de ne pas faire le pas et monter voir ce qu’un tel ouvrage renferme (et ainsi compléter mes lacunes sur celui-ci) 

On ne peut pas non plus parler de cet ouvrage sans y évoquer sa genèse et il est encore plus difficile d’en parler sans trop aller dans les détails (des sites web et des ouvrages papier le font bien mieux que moi) tant les anecdotes sont nombreuses, mais c’est un peu pour cette raison que cet article sera finalement un peu plus long en lecture que d’accoutumée. Mais je crois qu’il en vaut la peine!  Qu’en pensez-vous?



Pourquoi une implantation à cet endroit


Morcles et l'Aiguille de Dailly 

La Forteresses et le large plateau de la vallée du Rhône en arrière plan, qu'elle veille et défend

Le réduit national « pur et dur » englobe à lui seul les forteresses du Massif du St-Gothard, Sargans, St-Maurice, Thun-Interlaken, Stans et Arth-Goldau. Si l’ensemble de ces dispositifs regorge de magnifiques forteresses et réseaux de galeries, c’est à St-Maurice que l’on va retrouver la plus grande forteresse de Suisse. Accumulant près de 12km de galerie et disposant de l’une des plus grandes panoplies de calibres et d’armes de forteresse possible, la forteresse de Dailly est incontestablement LA forteresse de Suisse. Implantée  au dessus du village de Morcles, surplombant l’ouvrage de Savatan (à laquelle celle-ci est connecté), l’ouvrage de Dailly  s’impose ici comme une énorme vigie observant l’ensemble de la Vallée du Rhône de Montreux à Martigny et surtout il défend non seulement ce secteur mais également un périmètre s’étalant jusqu’à 24km de rayons au meilleur de sa forme. N’ayons pas peur des mots, c’est un colosse, une construction monumentale restée sagement dans le secret pendant bien des décennies. (Retrouvez les récits et anecdotes de Jean-Luc Bressoud, Garde Fort dans ce saint des saints plus de 30ans en fin d'article)


Dailly, La genèse

Dailly est la résultante, la continuité et la finalité d’un certain nombre d’ouvrages qui fortifient le Défilé de St-Maurice. Si à nos yeux les forts de Cindey, du Scex, et de Savatan font partie de notre « culture militaire» il n’est pas sans rappeler que la fortification du secteur de St-Maurice démarre bien avant la construction de ces 3 forts. C’est à partir de 1831 que la vallée du Rhône rentre dans une phase de construction avec les Fortifications Dufour développées en plaine dans l’axe du Château de St Maurice. Très vite, l’Etat Major va assimiler l’importance stratégique de la région et va démarrer la construction du fort de Dailly dès 1892.


Une section de la fortification Dufour se trouvant aux abords de la route cantonale, face au 
château de St Maurice. Au pied de ces remparts, en bord de trottoir,
 il se trouve encore les puits de minage de l'OMI du Tunnel de l'Autoroute

Le Château de St-Maurice avec en arrière plan, à droite, la barre rocheuse des Fingles
renfermant Scex et Cindey
Face à ceux-ci, la base du massif de l'Aiguille abritant Savatan et Dailly 

L'arrête rocheuse des Fingles avec le Fort du Scex en son centre
et le fort de Cindey sur son aile droite 

Détail sur les embrasures du Fort de Cindey


Le massif de l'Aiguille qui renferme le Fort de Dailly. C'est au sommet de
ce versant que les canon 10,5cm de la batterie Dailly Nord sont posté. 

Photo groupé, cette fois-ci, du fort de Dailly, (niveau supérieur) et du fort de Savatan, niveau medium,
(On peu deviner un des bâtiments d'instruction de Savatan dépassant un peu de la forêt)


Petit, tu deviendras grand…
Dès lors,  Le fort de Dailly ne cessera de s’agrandir, s’optimiser  et améliorer sa puissance de feu. Cela sera le seul fort de Suisse à être actif durant toute la période de la fortification dite « contemporaine » soit de 1892 jusqu’à 2011. Dailly aura connu et regroupé pratiquement l’ensemble des technologies de défense de fortification (à l’exception des pièces de 15,5cm Bison, projetées, mais jamais réalisées dans cette zone).


Les zones clés du Fort de Dailly 

Agrandir

Chronologie de l'armement du Fort de Dailly  
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Canon tourelle 10.5cm "Ste Barbe"


Montage tourelle 105 par Libero95








Tourelles 105 Ste-Barbe et St-Maurice par Libero95




Canon tourelle 10.5cm "St Maurice"








Casematte d'instruction des pièces 10.5cm




Canon Krupp 12cm sur affût à eclipse et plateforme mobile St-Chamond



L'Aiguille 
La "gravière" se trouvant au pied de L'Aiguille (à gauche) est ni plus ni moins le plus gros dépôt
de gravad'excavation creusé  pour le compte de l'armée sur territoire Suisse.


A l'instar des tourelles 15cm, Dailly a servi à beaucoup d'expériences, comme ce prototype
lance-mines de forteresse 6 tubes Sigg, dont le camouflage est encore présent en contrebas
du bâtiment visible sur la pointe de la crête de l'Aiguille 










Le Mur de La Golèze

Au centre de l'image, à droite du groupe de sapin on devine un camouflage, il cache 
une casemate pour 2 mitr 51, à sa gauche, un peu en contrebas (et derrière les arbres), 
il subsiste les traces de l'entrée du téléphérique de Prarion,  A droite de ce même  
camouflage, on devine l'embrasure P2, maintenant murée,  de la défunte 
batterie Rosseline



Essais de tir canon 105 par Libero95





Vue plongeante sur la Vallée du Rhône  et le Lac Léman depuis la crête de l'Aiguille, 


Baraquement "Praz-Riond" au contrebas de l'aiguille





Le mur et la galerie de Morcles
Initialement long de près de 350m, La galerie et le Mur de Morcles sont les défenses du secteur Sud-Est de l'enceinte de Dailly. Elle démarait en contre bas du portail actuel de l'entrée principale du site et monte jusqu'au pied du massif de l'Aiguille, là où le barrage devient naturel. Le mur de La Golèze reprend la même conception stratégique et barre le passage pentu au pied Est de l'Aiguille.

Le 1er segment de ce mur, situé en contrebas de portail, aura partiellement disparue lors de l'aménageant de la nouvelle entrée. Le peu de reste de ce  pan de galerie,   inférieur au portail  sera à tout jamais anéanti lors de l'aménagement de la place de parque extérieur. 


Le 1er segment du Mur de Morcles, maintenant disparu






le Mur de Dailly était atteignable depuis divers endroits cela pouvait être par des solitaires,
depuis des galeries du Fort de Dailly ou de l'extérieur, comme ici. 



Et arrive l’apocalypse,

Le 28 mai 1946 à 23h38, pour une raison dont tout le monde ignore (le rapport finale mettra en cause une éventuelle transformation de la nitrocellulose): 3 magasins munition de la «galerie des 10,5» repartis sur 80m, renfermant 5500 Obus avec leur charges et de la munition d’infanterie, ce qui équivaut à 449t de d’explosif (dont 29 de trotyle et 77 de nitrocellulose) explosent...tout simplement.  L’explosion va générer un souffle qui se fera ressentir dans l’ensemble de l’ouvrage et descendra jusqu’à Savatan où les Gaz sortirons même sur la « Place Casino ».  Au point 0 (si on peu le dire ainsi), tout est pulvérisé, les magasins ne sont que poussière, les blocs de tirs, en bout de ramifications qui forment 3 batteries (Rosseline, Plex, Buits) sont ravagés, les pièces d’artilleries (à cette période il s’agit de pièces mobiles Bofors 10,5cm) s’y trouvant sont démolies dans le meilleur des cas, et dans le pire seront expulsées à l’extérieur, dans le vide, avec les embrasures comme c’est le cas pour 4 de celles-ci. Une plaque de blindage de 3 tonnes sera même retrouvée à proximité du stand de tir de Lavey. La puissance de cet explosion, canalisée par les longues galeries est extrêmement violente!

Cette nuit là, l’effectif du fort est de 286 hommes (sur les 1500 que peut contenir l'ouvrage, reparti entre ses casernes), aucun de ceux-ci seront touchés par l’accident car ils sont déplacés par miracle aux Follatères pour un exercice de tirs. Le malheur s’abattra néanmoins sur 18 ouvriers  civil, présent dans l’ouvrage pour compenser par avance les heures du pont de l’ascension. Seul 8 s’en sortiront vivants.  Cet incident (et celui de Mitholz, qui se déroule le 19 décembre 47, impliquant 7000t de munition, défigurant un pan de montage  entier et entrainant dans ce drame 9 morts) va complétement redéfinir la configuration des moyens de stockage de la munition de l’ensemble des forteresses  et magasins munition suisse.


Résultat en images  de l'effet de l'explosion dans la forteresse de Dailly
Croquis de localisation des défunts ouvriers suite à l'explosion 




le dépôt munition de Mitholz sera aussi détruit dans une explosion


Le Dailly  Nouveau
Après cet accident, une nouvelle batterie va naitre sur les cendres de la «Galerie des 10.5». La batterie «Dailly Nord», qui se servira toujours de cette colonne vertébral qu’est la Galerie Rossignol, renfermera dorénavant 4 canons de forteresse de 10,5 sur affût de forteresse, 3 magasins munition et magasin matériel les desservant. Beaucoup de modifications tels que des condamnations de galeries et batteries, abandon de certains secteurs, création de nouvelles galeries et mise aux normes de magasins se feront afin de remettre  «d’aplomb» le fort qui prendra gentiment la forme que l’on connaît maintenant.


ici le silence est rompu par le bruit constant de ruissellement transitant dans les canalisations.

Bloc G4 et son canon de 10,5 de la nouvelle batterie Dailly Nord,
un des 4 blocs que possède cette batterie 





Une des embrasure camouflée de la Batterie Dailly Nord, intégrant la position G4 
Et un accès tout proche, étant initialement l'arrivé de l'ancien téléphérique
Pré-Landon - Aiguille qui communiquait entre ladite aiguille et les forts
du Petit Mont et Toveyre. Il est devenu par la suite une des nombreuse issu caché
de l'ouvrage  








Détail du PCT de la batterie "Dailly Nord". 




le magasin munition n°1 (sur3) de l'ex galerie 10.5  (point 0 de la catastrophe de Dailly) est 
devenue par la suite Magasin matériel pour finir, maintenant, musée et salle des maquettes à 
l'usage des visiteurs de l'édifice







Un projet fou est en train de voir le jour…
En plus de cette « nouvelle » galerie Rossignol, l’Etat Major va redéfinir fondamentalement l’armement de la forteresse de Dailly.  C’est à partir de ce moment qu’un projet (parmi d’autre) un peu « monumental » va voir le jour et dont les entrailles de Dailly en seront le fondement. Dès 1949, le Service Technique Militaire ressort de ses casiers un 1er projet de mise à jour de ces tourelles 10.5cm (Ste Barbe et St-Maurice) datant de 1939 resté inachevé et en suspend tant la capacité de celles-ci restait limitée.  Ils se repenchent sur le projet de canon tourelle un peu dérouté suite à une visite chez Bofors, et tente de concevoir une arme plus « en phase » avec les menaces du moment. Les divers tests et les divers prototypes vont mener le bureau d’étude à concevoir une tourelle équipée d’un canon de 15cm. 

Comme évoqué plus haut, le cahier des charges de cette nouvelle tourelle incorpore une plus grande puissance de feu et pour y parvenir, il est finalement impossible de le faire avec les moyens de pourvoiement et de munition que l’on a connu jusqu’alors. La particularité de cette tourelle 15cm sera son automatisme, cette aide va permettre de faire tirer au canon une cadence de 22 coup/minutes.  Une fois le projet bien ficelé, le Bureau d’étude passera commande de cette nouvelle arme en 1952 au atelier de Thun. Dès le début de l’année 1956, les travaux débutent à Dailly pour recevoir une 1ère tourelle (T1), il en sera de même en fin de la même année avec les bases de la T2. Les tirs d’essais se feront en 1960, 2 ans plus tard, ces tourelles seront remisent à la troupe.


détail du sommet de l'une des tourelle 15cm, lors de leur assemblage sur site

Canon tourelle 15cm "T1"



Afin de résister  au souffle engendré par le canon lors des tir, le camouflage de cette "cabane"
est monté sur charnières. La terre quand à elle, est maintenue par un filet




Canon tourelle 15cm "T2"









Les éléments entreposés devant cette protection DCA sont Les protections thermiques
du tube du canon


Une fourmilière…



Pour arriver à une telle capacité de 22 coups/minutes, la  partie visible de la tourelle est vraiment une « simple » pointe de l’iceberg ! Ce que cette tourelle renferme est simplement monstrueux!  Cette dernière est construite au sommet d’un puits. C’est toute la structure haute de 50m, confinée dans ce puits, qui rentre en rotation et permet le déplacement en dérive de la tourelle. En plus d’effectuer cette rotation, cette structure renferme un Pater Noster (un monte-munition) permettant d’acheminer au canon, 50m plus haut, les cartouches préparées préalablement par la troupe, puis de faire redescendre les  douilles  tirées ou les munitions non tirées.   


Du bout des doigts
Au pied du puits de la tourelle  se trouve une longue salle de préparation des munitions encartouchées ainsi que les magasins munitions attribués à la tourelle.  Cette salle renferme toute la machinerie à la chaine montée sur tapis roulant, complétement dédiée à la confection des « cartouches ».  Le schéma de préparation est résolument simple et ne change guère de l’habitude, le Poste de commandement de tir (PCT) se trouvant au même niveau, commande les manœuvres (coordonnées, ordres de préparations des « cartouches », charges, munitions, tempage, ordre de tirs, cadences, etc. etc.) à la troupe.  Mais ce qui est nouveau c’est que les informations se transmettent de manière automatisée (via commande électromécaniques et hydrauliques). L’ensemble des manouvres du canon (dérives, élévations) s’effectuent également depuis le PCT, sans intermédiaire et de manière complétement automatisée, les pointeurs ne se trouvent plus au canon, mais bien assis dans leur bureau, avec plus de 40 mètres de roche au-dessus de leurs têtes et actionnent le plus simplement du monde leurs molettes attribuées. 

L'étage à munition. La salle d'encartouchage






entreposage des douilles "préchargées" en fonction des divers charges respectives et prêtes 
à l'emploi


Début de la ligne d'encartouchage: rassemblement des éléments selon ordre du PCT (obus,
type de fusée, charges (logé dans les douilles mais présent ici hors de la douille pour présentation aux visiteurs ) pré-assemblage.
Image extraite du film Fort de Dailly, Armes de Forteresse de L'ASMEM (D. Rabaglia, 1995)
partie centrale de la ligne de mise en cartouche 
Image extraite du film Fort de Dailly, Armes de Forteresse de L'ASMEM (D. Rabaglia, 1995)
Poste de tempage automatique 
Image extraite du film Fort de Dailly, Armes de Forteresse de L'ASMEM (D. Rabaglia, 1995)




Base de la tourelle rotative et introduction des cartouches dans
le Pater Noster

Cette même base de tourelle, vue opposée, sortie des douilles ou cartouches non tirées
du "Pater Noster" descendant.


Cette fin de tapis est la zone de tri, si les cartouches ne sont pas tirées, elle sont retenues par 
une butée, puis basculées sur un chariot de récupération et désassemblées à l'aide d'une 
machine (visible à droite) Quand aux douilles tirées et vide, en temps de paix, elles sont 
reprisent directement depuis le tapis et remisées de suite par la troupe. En cas de guerre, lorsque 
les cadences s'accélèrent, les douilles tombe en bout de tapis dans un entonnoir qui mène 
celles-ci, un étage en dessous, dans la "cave à douille". 

L'assemblage de l'obus avec fusée et douille remplie de charge propulsive donne naissance
à une cartouche de calibre 15cm, pouvant atteindre 80kg et mesurer près de 160cm

Image extraite du film Fort de Dailly, Armes de Forteresse de L'ASMEM (D. Rabaglia, 1995)

Le poste du Garde-Fort, chef suprême de la tourelle.





Le Poste de Commandement de Tir (PCT)



Image extraite du film Fort de Dailly, Armes de Forteresse de L'ASMEM (D. Rabaglia, 1995)
Détail du poste du canonnier pointeur pour l'élévation
Détail du poste du transmetteur de la durée (tempage) 
Détail du poste du canonnier pointeur pour la dérive

Tableau du suivi de la donnée d'ordre

Synoptique de l'ordre du feu 
Détail du calculateur des éléments de tir (CET)

Carte d'efficacité de la tourelle T1
(agrandir)

Les Magasins Munitions
Couloir menant au 2 magasins munition de la Tourelle T1

Magasin Munition 1
240 casiers ouverts
26 obus par casier
42kg par obus 
Le magasin pourrait donc théoriquement stocker 6240 Obus (262t), Mais il faut savoir que les fusées, stockées dans le même magasin sont également stocké dans une partie de ces mêmes casiers, ce qui réduit le stockage "pratique" du magasin à 5400 obus.

Magasin munition 2
228 casiers fermés 
stock de poudre propulsive (les charges)


les magasins ont étés construit dans le prolongement de l'ancien garages de la E2 et de la batterie Righi. La galerie de fuite des gaz et souffles en cas d'explosion se trouvant à l'arrière des magasins et l'orientation de l'extrémité de la galerie étaient calculée de façon à ce que le souffle sorte vers l'extérieur, et non en direction de la tourelle et des cantonnements




Détail sur les fusées d'exercice de tempage 

Quelques  fusées et obus (d'exercice et inertes, dans le cas présent) 


les couloirs du magasin munition renferme quelques surprises comme ces tubes qui
sont les âmes des canons

....ou cette unité de mesure de vitesse initial (vo), qui se fixe sur la bouche à feu du canon 



C’est une arme automatique…
Encore une fois, pour arriver à une tel cadence de tir, l’automatisme est de mise et la règle ne déroge pas, y compris lors du chargement de la cartouche, cette séquence est finalement similaire à celle d’un fusil d’assaut automatique avec son magasin (le pater noster), le chambrage de la cartouche, la fermeture de culasse, l’extraction de la douille par éjection. Sauf qu’ici, tout est au format 15cm…


Image extraite du film Fort de Dailly, Armes de Forteresse de L'ASMEM (D. Rabaglia, 1995)
Quelques explications sur le processus du "chambrage" de la cartouche: 

  1. Le Pater noster amène les obus ici, au sommet de la tourelle, par la droite.
  2. Les obus vont passer au dessus du canon et de la culasse et vont être décharger du Pater Noster à gauche du canon
  3. L'obus est retiré du Pater Noster par une bascule de chargement
  4. L'obus est ensuite poussé dans le canon.
  5. La culasse se referme, le coup part  (suite des étapes non visible sur cette animation) 
  6. la douille (vide) ressort du canon et est poussée sur la bascule de droite. 
  7. L bascule remonte et la douille est à nouveau guidé et déposé sur le Pater Noster (en haut à droite) 
  8. Le Pater Noster ramène la douille 50m plus bas. 
Ce shéma est bien sûr effectué à répétition.. 



Un second puits.
Extrait du plan de coupe de la tourelle automatique 15cm 

Le gigantisme de cette pièce d’artillerie ne s’arrête pas à sa salle de préparation, sa cadence et son PCT avec ordres automatisés. En parallèle à tout cela, il faut bien entretenir ce matériel. Si tout cela ne cause aucun problème avec les organes en sous-sol de cette arme, il n’en est pas pareil pour le canon (qui, rappelons-le, renferme de l’hydraulique (frein) de l’eau (liquide de refroidissement) et un canon avec son âme rayée pouvant s’abimer/s'user, ainsi que de la mécanique fine tel que la culasse, conduits hydrauliques et j'en passe. Tout cela se révise en temps de paix (ou l’on pourrait se dire qu’il est facile de le faire de l’extérieur) mais les équipes de spécialiste doivent aussi intervenir en temps de guerre avec une atmosphère pas toujours des plus aisée. Toujours 50m plus bas, l’équipe de spécialiste (mécaniciens, armuriers, Gardes-Fortification,…) possède un atelier mécanique à la démesure de l’arme  afin d’effectuer l’entier des interventions sur le canon (et autres) et ceci en totale autonomie/autarcie. Afin de créer une connexion, c’est un second et énorme puits oblique qui est construit entre cet atelier situé en retrait de la salle de préparation et la coupole de la tourelle. La fonction 1ère de ce puits est donc d’acheminer le canon à l’aide d’un chariot de transport, la seconde fonction permet aux équipes de maintenance de monter au sommet du puits à l’aide d’une cabine et d’atteindre la coupole pour les divers entretiens majeurs.



c'est ici, à droite, que "dort" un canon complet de remplacement
Son âme (tube interne, poli, rainuré) pouvait être retiré à l'aide de presse
hydraulique, ici-même (outillage à gauche de la rampe) 

... je l'aurais bien ramené à la maison... pas vous?

L'arrière du canon de remplacement...

... et sa bouche à feu

La nacelle de service est visible ici, au pied de la rampe oblique


Introduction du puits oblique

Il est dur de montrer la déclivité et la grandeur du puits à l'aide d'une photo,
je me positionne donc droit comme un I sur l'échelle, ce qui peut donner
une vague idée de la taille de la chose. Pour des raison évidente de sécurité, Il nous sera
pas possible de "voir un peu plus haut".  



Unique au monde
Un tel dispositif, complètement sur mesure et dédié pour Dailly, sera finalement unique et le restera, La T1 sera la version "prototype", celle qui prendra un peu plus de temps à sa mise en place. La seconde, "T2", qui renferme exactement la même installation et logistique que sa soeur, sera montée un peu plus rapidement dans le secteur des Planaux, légèrement en retrait des galeries principales de Dailly, mais regroupée avec ses "ancêtres" qu'elle remplacera, Ste-Barbe et St-Maurice, les canons tourelles de 10,5cm.  

D'autres tourelles de ce type auraient du voir le jours, notemment sur 2 autres sites potentiels. A cette époque, budget, économie, "bataille" entre armée de terre et armée de l'air était déjà d'actualité et auront eu raison de la "mort avancée" de l'extension de cette arme unique. 
Entrée "T2"



Entrée identique, 50 ans plus tôt, lors de l'introduction de ce qui doit être
le canon de remplacement



Un funiculaire sous-terrain.
Dans ce monstre sous roc, un funiculaire a également été taillé dans la masse, Ses dimensions ne font pas dans la figuration. il n’est pas loin d’être le plus pentu du monde, avec sa déclivité à 102%, sa galerie longue de 560m fait chuter ses utilisateurs de 388m et connecte la partie basse de Dailly au niveau supérieur de Savatan, Il faut savoir que si le fort de Dailly dispose de moyens de feux impressionnants, le long boyaux du funiculaire permet de faire également office de cordon ombilicale entre les 2 ouvrages Ainsi, Savatan pourvoit par le biais de ce cordon de la matière première tel l’électricité (tant du réseau que celle produit par les 2 groupes diesel de Savatan, Dailly n’en possédant plus) et des biens autant subtiles qu’utiles comme des rations de pains produit dans la boulangerie de ce dernier (celles de Dailly ayant été mise hors service). A contrario, Dailly, avec ses réservoirs, dont un de 2,5million de litre d’eau, permet de desservir Savatan et d’alimenter pour finir les villages de Lavey et Lavey-les-Bains ; sans compter les communications téléphoniques desservant également le village de Morcles tout comme l’électricité.
Quand à cette rumeur qui prétend que l’on peut rejoindre Dailly par des galeries depuis la plaine… et bien je vous l’avoue, ca n’est pas totalement faux, c’est juste un peu exagéré. Si en effet un funiculaire à effectivement été construit sous roc pour connecter Dailly à Savatan et permet à un humain de s’y déplacer et de faire ainsi le voyage du point le plus haut de Dailly au point le plus bas de Savatan (ou l’inverse pour les plus aguerris) … c’est un peu plus complexe pour ce qui est  du passage dans le forage qui permet effectivement une connexion entre la plaine et Savatan inférieur et qui laisse juste la place … pour un gros câble téléphonique et une fibre optique !!!  Il faut toutefois reconnaître qu’un projet prévoyait la construction d’une deuxième section du funiculaire afin de rejoindre la plaine.








Tout comme le puits oblique de la tourelle, il y a ici, de quoi donner le tournis... 



Au Final
Malgré le fait que je sois arrivé dans cet ouvrage avec une certaine connaissance technique et générale de celui-ci, il est quand même fascinant de se trouver dans une partie des entrailles de cette légende (la visite guidée ne nous permet pas d’effectuer la découverte de l’ensemble de l’ouvrage, dont certaines parties sont encore utilisées à des fins d’instruction militaire… On parle d’une visite d’une journée pour faire le tour des galeries « en vitesse » de manière presque intégrale… sans compter les extérieurs). On en ressort tout de même la bouche bée, l’effort de guerre fourni ici est vraiment impressionnant et impose le respect. Ce sentiment de désorientation est également très prenant tout au long de l’évolution dans les galeries.  Je garde un magnifique souvenir de cette visite et espère pouvoir une fois en voir un peu plus. En attendant, je vous recommande vivement cette visite (3,5h pour la version « longue ») guidée dans le saint des saints, cela en vaut vraiment la peine!

















les petits plus: 

A écouter: 
RTS: Bouche Cousue, Les bunkers secrets de la Suisse
Emission faite en 2013 à Dailly en présence de M. Jean-Luc Bressoud, ancien Garde Fort de la Place, M. Maurice Lovisa, Architecte EPFL, Historien. 

A voir: 
Documentaire de 1995, édité par L'ASMEM, 12 min, avec, notamment, la mise en oeuvre de la Tourelle 15cm. 

Carrefour: Reportage chez les Gardes Forts
Documentaire RTS de 1967, qui navigue principalement entre les ouvrages de Savatan et Dailly, au sein des Gardes-Fort et leur diverses activités.
  
Défense d'entrer
Emission française datant des années 2000, parlant des fortifications de manière général. Il a la particularité d'y avoir une, entre autre, une séquence avec les T1 et T2 en mouvement et l'apparition de Jean-Luc Bressoud. 




A parcourir: 


Site de l'association St-Maurice d'Etude Militaire. Il regorge d'information et media fantastique, son chapitre sur le secteur St Maurice vous donnera les dernières questions ou les informations que vous souhaiterez que je n'aurais pas traité ici.




Vous voulez connaître tout les détails sur la catastrophe de Dailly, Pierre Frei, ancien Garde Fort, toujours actif dans le secteur St-Maurice, président de L'APSF, vous raconte tout cela dans les détails. 




Une envie de visite vous prend subitement, ce portail donnant l'ensemble des informations utile à cet effet sur l'ensemble des ouvrages de la zone, dont Dailly, pourra vous aider.

Ligne Maginot
D'autres images intérieur de Dailly, dont la visite ne donne pas accès à ces galeries.




A lire: 

Dailly, Une batterie d'exception



Edité par l'ASMEM, Tout, tout est absolument expliqué dans cet incroyable ouvrage complètement dédié au tourelles automatiques 15cm de son projet à sa dernière salve. Il est disponible et peut être directement commandé ici




Dans les médias: